mardi 21 mars 2017
Impuissance
Cette année, l'infirmière scolaire a beaucoup de temps dans son nouvel emploi du temps. Une grande chance, puisqu'elle sera donc plus présente chez nous et aura du temps pour faire le bilan annuel mais aussi pour voir certains élèves pour un bilan un peu plus élargi.
Du coup, cette semaine ce sont les CE2 qui passent sur le grill.
Au récréation, on en discute, et je découvre toute l'impuissance de notre métier...
On parle notamment de C.
C. est une élève de mes CE2, gentille comme tout, des yeux noirs bridés, des cheveux noirs et longs, la peau mate... une vraie Pocahontas !
La semaine dernière, j'ai récupéré C. en pleurs deux fois, et j'ai passé ma récréation à la consoler. Son problème c'est qu'elle est en surpoids, et que les élèves sont moqueurs...
"J'en ai marre qu'on me traite de moche, de laide, de grosse vache."
"J'ai honte de moi."
"Je me déteste quand je me regarde dans la glace le matin."
"Parfois je ne veux plus venir à l'école parce que j'ai peur qu'on se moque de moi."
Je lui demande des noms, et quelques uns sortent finalement, même si elle a beaucoup de mal à se confier à moi... Elle finit par me donner deux noms de copines de la classe, et deux noms de garçons de l'école. Elle me dit que trois d'entre eux lui ont simplement fait une réflexion une fois, il y a longtemps, et que la quatrième est une amie.
Je lui explique que ce n'est pas la définition que j'ai d'une amie, on en discute longuement. Evidemment, elle refuse au fond d'elle de laisser cette amie de côté comme je lui conseille, rien de surprenant, mais j'espère qu'elle aura retenu certains de mes conseils pour l'avenir...
En attendant je me saisis du carnet de la jeune fille en question et fais part à ses parents du vocabulaire qu'elle emploie envers ses camarades et amies.
C., honteuse, s'est confié à la jeune fille et est même revenue me voir avec elle en me disant qu'elle ne veut surtout pas qu'elle se fasse punir ou qu'elle se fasse renvoyer de l'école. Jolie pression...
Au deuxième effondrement, on en rediscute. Elle est moins touchée par tout ça et a entendu mes premiers conseils, mais elle persiste à se voir moche et grosse. Je trouve des images, des conseils pour tenter de lui faire changer d'avis.
Pendant la discussion, elle me glisse que "quand je mange des gâteaux ou des bonbons, maman me gronde et me dit que si je continue, les copains vont encore se moquer de moi et qu'ils auront raison".
Et vlan. Comment une enfant de 8 ans pourrait être capable de dépasser les moqueries de l'école et être fière d'elle et de son corps quand, à la maison, la famille lui renvoie une image toute aussi déformée ? Quand on lui reproche de mal manger alors que c'est aux parents de contrôler son alimentation ?
Voilà deux semaines que C. reste bloquée dans ma tête. Du coup, quand l'infirmière la récupère en entretien, j'en discute avec elle à la récréation.
Elle sourit, d'un sourire amer. Elle sait. Tout le monde sait.
Le directeur me dit que ses parents sont infects avec elle, et que ce n'est pas nouveau. L'infirmière me dit que ça fait des années qu'elle demande aux parents de l'emmener elle et sa soeur voir une diététicienne, mais que rien n'est fait.
Elle a aussi demandé à ce qu'ils les emmène voir un dentiste, chose qu'ils n'ont pas fait depuis des années. Rien n'est fait.
C. et sa soeur ont également la tête couverte de poux (deuxième alerte déclenchée à cause d'elles depuis le début de l'année) ; problème jamais traité.
On les nourrit mal, on ne leur apporte pas les soins qu'elles méritent et auxquels elles ont droit.
Quelques jours plus tard, C. me confie au détour d'une conversation qu'elle regarde "Les Ch'tits" à la télévision. Pour ceux qui ne connaissent pas, c'est une télé-réalité sans aucun intérêt, où l'on enferme des jeunes adultes sous-doués et sous-instruits, et on attend qu'ils se sautent dessus ou qu'ils se sautent au coup. Bref, de la haute voltige au niveau intellectuel.
Je lui dis donc qu'elle pourrait éviter de regarder ce genre de choses.
"Mais je m'ennuie sinon.
- Hé bien lis un livre.
- Bof...
- Tu peux jouer avec tes jouets alors.
- J'ai pas de jouets.
- C., tu as bien un ou deux jouets.
- Non, demande à ma soeur, je n'ai pas de jouets.
- ... Des peluches alors ?
- Non, aucune...
- Des feutres et des feuilles au moins, pour dessiner ?
- Non."
Vu l'air dépité de C., je la crois volontiers...
Je cherche à chasser mon dernier doute et j'en parle au directeur. Il me confirme : la famille est connue des services sociaux. Un jour, une assistante sociale a pris en photo la chambre du grand frère et le directeur l'a vu : un matelas à même le sol, un bureau, une chaise. Point.
Pas de livres, de feuilles, de jouets, de peluches, de posters, de cahiers, de pâtes à modeler, de puzzles. Rien.
Je tombe de haut... Je lui demande si on ne peux pas faire un signalement, qui alarmerait les services sociaux sur le cas de ces enfants.
Même réponse de tout le monde, directeur, infirmière et enseignants : les services sociaux les connaissent déjà, ils sont au courant.
Et on ne peut rien faire de plus ?
Non, aujourd'hui si on ne bat pas son enfant à mort, il ne s'agit pas de maltraitance. Une de mes collègues me confie même qu'un jour, elle a osé faire un signalement pour une famille où le plus grand protégeait son frère et sa soeur de leur père qui détruisait tout quand il était saoul. Le jour où un nouveau bébé est arrivé dans la famille, ma collègue s'est sérieusement inquiétée qu'il passe ses nerfs sur quelqu'un et que le grand frère n'arrive pas à protéger tout le monde. Signalement fait, elle s'est fait réprimandé comme jamais de sa vie, car elle avait dérangé des personnes pour rien.
Voilà l'impuissance du métier, la vraie.
Voir la misère de certains enfants et ne rien pouvoir faire.
Voir qu'on donne des jeux violents, interdits au moins de 16 ans à des enfants de 8 ans et ne rien pouvoir dire aux parents, car c'est à eux de gérer leur éducation. Malgré le fait que ces mêmes enfants soient ceux qui ont le plus de problème de comportement.
Se rendre compte que les enfants passent leur temps devant la télévision, même les jours de beau temps et ne rien pouvoir proposer aux parents.
Découvrir qu'une de ses élèves mange mal, ne reçoit pas de soins, n'a aucun jouet pour s'épanouir ou être stimulée et qu'on la considère comme une moins que rien... et ne rien faire.
Attendre que ça passe, regarder. Prier pour qu'elle ne devienne pas ce qu'on craint voir se dessiner.
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Pas facile, ton post, et je comprends ton sentiment. Fais ce que tu peux, tout comme tu le fais aujourd'hui, et dis-toi qu'en effet, tu ne peux pas tout, même si c'est dur. Et ça ne veut pas dire nécessairement de baisser les bras. Bon courage et plein de bisous !
RépondreSupprimerOui, mais le soir on se dit qu'on ne fait peut-être pas tout ce qu'il faudrait, qu'on pourrait faire plus. Et c'est frustrant de laisser ces enfants dans ces situations... mais on fait avec ! Merci pour ton message !
SupprimerMaman (la mienne) m'a cité un jour la phrase terrifiante que les religieuses de son école lui assénaient: "on n'a rien donné tant qu'on n'a pas tout donné". Ça marche quand on s'appelle St François d'Assise, moins bien pour le commun des mortels, tu as le droit d'avoir une vie...
SupprimerVoui, j'ai une amie un jour qui m'a dit "Marie, tu n'es pas mère Theresa !". Mais c'est dur de ne pas l'être parfois ;)
SupprimerCe commentaire a été supprimé par l'auteur.
RépondreSupprimerEt c'est là qu'on se dit encore : quelle chance on a !!
RépondreSupprimerTout à fait d'accord !! Et c'est là qu'on se dit qu'on a eu une très belle enfance, une très bonne éducation, de très bons parents !
SupprimerOui, hein ;)
RépondreSupprimerCe commentaire a été supprimé par l'auteur.
RépondreSupprimerMerci !! Et on a eu de même !
RépondreSupprimerPar contre je trouve ça un peu dommage de dire que tout le monde est au courant et qu'on ne signale pas parce qu'on a peur de se faire gronder... Est ce que le directeur aurait le nom de l'assistante sociale qui suit la famille? Tu pourrais peut-être prendre contact avec elle, ne serait que pour te faire connaître comme professionnelle entourant la famille... Appelle moi si tu veux, on en reparle!
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