mercredi 3 mars 2021

Etat des lieux en une réunion

 Lundi midi, nous avions une réunion, qui résume à mon sens beaucoup des conditions de cette année.

Je me suis dit qu'en la décrivant ici, j'arriverais à décrire plutôt bien ce que sont nos conditions actuelles et ce depuis le début de l'année scolaire.


Réunion qui débute donc à 12h. Comme d'habitude lors de nos conseils de maîtres depuis le début de cette année scolaire, nous nous installons dans une ancienne salle de classe transformée en salle des maîtres car elle est assez grande pour espacer les tables et nous permettre à tous de nous trouver à plus d'un mètre cinquante les uns des autres.

Nous avons chacun mangé dans nos salles de classes, et nous nous installons donc à bonne distance, fenêtres ouvertes, avec les masques, pour commencer notre réunion.

Mr L. arrive. Mr L., c'est l'inspecteur "remplaçant". En effet, nous avons normalement Madame C. comme inspectrice, mais elle est en arrêt depuis le mois de Septembre. Motif présenté au début : "lombalgie". La réalité a très vite atteint les écoles : burn-out. Le directeur nous a d'ailleurs confié que lors de la dernière période de l'année scolaire précédente, chaque fois qu'il avait l'inspectrice au téléphone, elle fondait en larmes.

Autre invitée à cette réunion, Mme T. Mme T. c'est une nouvelle, qui prend un poste nouveau, créé spécialement cette année. Pour éviter les termes un peu pompeux, elle a été en gros nommé pour répondre aux problèmes éducatifs, aux enfants qui sont carrément ingérables et mettent à mal classes et écoles.


Mr L. et Mme T. sont là, nous commençons par un bilan. Aujourd'hui nous ne les avons pas convoqué en urgence pour un élève. Ni pour deux. Mais pour 4. Oui, 4. Quatre élèves nous rendent la vie impossible dans l'école.


Le premier est un élève qui avait été orienté en ULIS, classe spécialisée pour les enfants ayant un handicap reconnu. Après y avoir passé un an, sa maman décide contre l'avis de l'inspection et de tous les enseignants (ULIS et notre école) de le remettre en parcours classique, car il paraîtrait que son enfant se faisait stigmatiser et harceler dans son école ULIS. L'enfant a donc réintégré notre école, à son niveau d'âge (CE2), alors qu'il ne sait ni lire ni écrire. Il refuse aussi les coloriages, s'urine dessus, découpe ses tee-shirt et accuse ses camarades (du coup, il faut encore gérer la crise de colère de la mère qui demande pourquoi son enfant se fait encore harceler dans cette école). Après maintes et maintes réunions, nous arrivons à la convaincre de reprendre l'ULIS, car son enfant est en souffrance et n'avance pas dans ses apprentissages. Le problème c'est que les classes ULIS ce sont des petits groupes, donc places limitées. Coup de chance, sur les trois écoles ULIS du coin, l'une d'elle a une place pour Janvier. La mère refuse : l'école se trouve sur les hauteurs de la ville, le "public" ne lui plait pas.


Deuxième élève est un élève avec ce que l'on appelle TDAH : troubles de l'attention avec hyper activité. Cas assez fréquent dans les écoles, de plus en plus (la faute peut-être au sucre et aux écrans ?). Mais là, c'est du haut niveau. Pour donner un contexte, l'enfant est suivi par une IME, une institution médicalisée éducative, qui ne prend normalement pas les enfants en-dessous de 7 ans. Lui est en CP, et il a commencé à fréquenter l'IME à l'âge de 5 ans car il était trop violent et trop compliqué à gérer déjà à cet âge. 
Lorsqu'il est entré en petite section de maternelle, la mère a tendu l'enfant en disant "Je vous préviens, il mord". 
Depuis, c'est crises sur crises. Violentes. 
Lorsque nous avons pris tous conscience de l'intensité, ça a été lorsque le directeur a été absent car cas contact au COVID. Le moindre fait inhabituel peut faire partir une crise chez ce garçon, son enseignant n'étant pas là, tout est parti très vite. Il a commencé par planter un ciseau dans le bras d'un camarade de classe, avant de tout simplement le jeter sur un autre. 
L'AVS (adulte en plus qui est là pour l'accompagner en permanence) le sort de la classe car il devient dangereux pour les autres. Il est dans le couloir, il hurle. Impossible de le raisonner. On tente la manière douce, on explique, on prend fermement, on hausse le ton, rien n'y fait. Il commence à se jeter sur les murs, à vouloir jeter des chaises et des objets sur les adultes. Nous sommes 4 adultes et nous n'arrivons pas à le maîtriser. Il court s'enfermer dans les toilettes, heureusement l'AVS arrive à le suivre et bloque la porte à temps. De colère, il casse la poignée de la porte et arrache une partie du toilette. 
A la récréation qui suit, il pousse les bancs et les barrières métalliques sur les autres enfants. 
Crise un peu calmée, il s'installe dans l'atelier entre ma classe et celle de ma collègue, avec son AVS. Il court dans les couloirs en riant, l'AVS lui court après. Je lui crie dessus, exténuée : je lui dis que je lui donne trois secondes pour s'asseoir, et je compte à rebours "trois, deux, un". Il s'assoit, se tourne vers son AVS et lui dit "la prochaine fois ça marchera pas un deux trois".
Une autre crise un autre jour, dans la cour de récréation j'essaie de le raisonner. "Je vais dire à ma maman que tu m'as frappé, et que tu as été méchante avec moi". Je lui réponds que je ne l'ai même pas touché, et que ce serait donc un mensonge. Qu'il faudra donc que j'appelle sa maman pour lui expliquer car sinon il va créer des problèmes à partir de fausses informations. "Ca sera très très dur de convaincre maman, parce qu'elle croit tout ce que je lui dis". Tous les jours des menaces à tous les adultes avec qui il est en contact.


Le troisième enfant est une enfant. Elle a passé les deux premières périodes sages comme une image mais en grand retard scolaire car elle faisait apparemment crises sur crises en maternelle et a donc accumulé énormément de retard.
Troisième période qui commence, elle commence les crises qui vont crescendo. Au début ce sont des pleurs, des caprices, des roulades par terre car elle n'obtient pas exactement ce qu'elle veut. Mais petit à petit les crises s'amplifient. Elle court dans les couloirs, elle hurle, elle frappe enseignants et élèves, elle déchire tout ce qu'elle trouve autour d'elle, elle jette les objets.
Elle arrive parfois à échanger sur pourquoi elle est partie dans une grosse colère. "Parce que j'étais énervée". Pourquoi ? "Je ne sais pas. Je suis fatiguée". Tu ne dors pas ? "Si mais j'aime bien dormir dans le salon pour avoir la télé". 
La mère a confié à l'enseignante que c'était l'enfer à la maison. Qu'elle faisait des crises pour ne pas ranger sa chambre, et que du coup c'est elle-même, la mère, qui finissait toujours par le faire. Et que c'était toujours comme ça.
On a tenté de faire des coins calmes, de prévenir les crises, d'apporter des outils à l'enfant pour comprendre quand ça n'allait pas et voir quelles solutions trouver pour y répondre etc. Rien n'y fait, les crises augmentent en quantité et en intensité. Les deux dernières fois, il a fallu deux enseignantes pour la ceinturer dans une couverture.


La quatrième commence seulement à se calmer, depuis la dernière période. Elle a pourtant bien mal commencé : des crises violentes elle aussi, à devoir la ceinturer elle aussi. Il lui est arrivé de se mutiler elle-même devant une collègue (légèrement, en s'arrachant des morceaux de peau), avant de lui dire "je vais dire à ma maman que c'est ma maîtresse qui m'a fait ça, comme ça elle se fera gronder". 
Hygiène déplorable, elle est couverte de poux, les cheveux sales en permanence, maigre comme un clou. Une collègue vit à côté de chez elle et observe parfois : volets fermés toute la journée, par tous les temps. De temps en temps en croise la petite marcher seule dans le village, 19h, portable à la main. Elle est en CE2.
La mère laisse des messages vocaux incroyables, nous menaçant, nous insultant pour un oui ou pour un non. Après être arrivée tous les jours en retard pendant plusieurs semaines, elle trouve un jour le portail de la maternelle fermé. Elle passe alors le petit frère de notre élève par-dessus le portail. L'enseignante de maternelle intervient et lui dit gentiment que son fils a compris qu'il pouvait escalader ce portail et qu'il l'a déjà fait à plusieurs reprises, et qu'il ne faut donc surtout pas faire cela. Crise, insultes. Un livreur se trouve là pour nous apporter du matériel pour l'école et prend même la défense de l'enseignante en disant à cette maman qu'elle devrait avoir honte de parler ainsi aux enseignants devant ses enfants, et qu'elle devrait partir immédiatement. Plainte déposée des deux côtés à la suite de cet événement, la maman annonce qu'elle ne mettra plus ses enfants à l'école tant qu'elle n'aura pas reçu d'excuses. Evidemment, les enfants étaient de retour à l'école une semaine plus tard.
Nous avons fait des IP (informations préoccupantes, ce qui veut dire un signalement aux services sociaux). Depuis la maman a une assistance sociale à la maison qui dit que ce n'est pas son travail de laver l'enfant. Et qui prend la défense de la maman contre l'école, en disant que nous devrions adapter nos horaires pour elle. La petite est en souffrance, mais comme elle n'est pas physiquement maltraitée, nous avons bien conscience que tout cela n'ira pas plus loin.


Bilan dressé. Nous expliquons à Mr L. et Mme T. que nous sommes réellement démunis. Que chaque réunion que nous faisons finissent inlassablement par retomber sur ces trois élèves et sur "que faire ?". 

Mme T. est intéressante, elle a des billes et une vraie expérience. Elle nous propose de nous aider par des formations notamment. Dont une formation "comment ceinturer un enfant", ce à quoi une collègue répond, choquée "mais est-ce que c'est vraiment normal que des enseignants aient besoin de se former à ça ?". Réponse : aujourd'hui, oui.

Paraît-il qu'ils ont des cas pires encore en Maurienne, et que de plus en plus d'écoles sont dans notre cas. Nous ne sommes "que" la petite école de village après tout. Et ils dressent un bilan clairement pessimiste, expliquant que nous payons un coup sociétal, mais qu'ils feront tout ce qu'ils peuvent pour nous aider. Y compris convoquer les parents pour leur dire que leur enfant ment et menace les enseignants.


Bilan de la réunion : Mme T. viendra observer et nous proposera des actions à partir de là, dont des formations. 


Bilan personnel : j'ai cette année deux groupes d'élèves particulièrement sympas, curieux, qui aiment participer, gentils, plutôt faciles à gérer (surtout un groupe). Et pourtant les élèves des autres pourrissent la vie, car tous les jours ou presque, on retrouve un enfant en crise ou un enseignant qui n'en peut plus, qui a besoin de déverser colère et tristesse, et qui cherche des solutions. Notre quotidien en boucle depuis Septembre.


Je dresse ici un bilan, pessimiste certes, mais je voulais "montrer" cette année particulière. Parce qu'à chaque fois qu'on me demande si ça va à l'école, je réponds toujours "mais oui, j'ai deux groupes supers cette année !!". Force est de constater qu'il y a aussi les autres, et que c'est peut-être pour ça que je suis coincée du dos à chaque période de vacances... 

Alors je ne voulais pas me plaindre ici (et sincèrement, j'adore mes classes cette année !), mais juste expliquer ce qu'est cette année, ce contexte si étrange. Montrer qu'aujourd'hui, c'est aussi ça enseigner. 

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