Le réveil sonne. Il fait nuit noire, les draps sont chauds, l'oreiller est moelleux... Dur dur !
Dans la cuisine je croise un autre pensionnaire, un homme du nom de Carlos, très gentil. Il est très étonné de me voir debout et de me voir prête à partir à 7h15 ! "Vous y allez tôt dis donc !" Hé oui...
Arrivée à l'école, il fait encore nuit. A peine les affaires posées, je me remonte les manches : hier nous avons eu une livraison, dont plusieurs gros pots de peinture. Le problème c'est que j'ai déjà du faire de la place dans l'armoire de la classe pour mettre les activités autonomie, et que l'armoire d'arts visuels est pleine. Par contre, elle est pleine mais de moitié de pots vides ou séchés de peintures...
Pas de problème, je vide une caisse que je trouve au-dessus d'une armoire et je fais le tri et les allers-retours à la poubelle devant l'école. En parcourant tous ces couloirs, en montant et descendant ses escaliers, je me rappelle de la question de Christian de dimanche : "alors, tu as perdu du poids ?". Oui, et je pense que ce n'est pas fini !
Bien réchauffée mais les armoires et le matériel rangé, je peux retourner à ma classe et, en courant car le temps a déjà filé à une allure folle, plastifier quelques feuilles d'activités supplémentaires, lancer quelques impressions et photocopies et revoir ma journée avant le commencement.
Lorsqu'on rentre en classe, les élèves sortent tout de suite leur fiche de rituel (arbre VRAI/FAUX), mais les quelques tricheurs ont vu le coloriage Superman sur mon bureau et ont "deviné" quel jour nous étions... Tant pis, changement de dernière minute ! Je change mes questions sans le dire, et évidemment, certains me disent à la fin que c'est le jour de Superman... Raté !
Quelques révisions des leçons vues précédemment, introduction des compléments à dix en collectif et je les lance sur le fichier de français. Tout le monde fais ses exercices dans un silence reposant. En passant devant la table de Romane, je m'apprête à m'arrêter pour l'aider mais je vois qu'elle est en train de tout faire juste ! Je la félicite et je continue, en croisant les doigts...
La classe termine petit à petit, chacun va trouver un travail en autonomie. Problème à résoudre demain (ou la semaine prochaine) : des élèves se lèvent sans cesse pour changer encore et encore d'activités... Il faudra spécifier que chacun ne doit prendre qu'une activité !
Le silence est à nouveau dur à avoir. J'utilise ma méthode "Classe ? OUI !" (Whole Brain Teaching) qui marche une première fois mais qui laisse place à nouveau aux bavardages rapidement. Je ne veux pas l'utiliser trop souvent, alors je les préviens : je prend le chronomètre, je le lance et je ne l'arrête que quand j'ai le silence. Le temps affiché alors sera le temps qu'on perdra sur la récréation.
Efficace ! Même si les bavardages ont tendance à repartir rapidement, ils diminuent quand même dans la journée et la méthode semble faire ses preuves... A voir avec le temps si cela continue.
Après la récréation c'est mathématiques. On reprend ensemble les compléments à dix pour une petite révision. Petit moment de grande satisfaction avec Patrick, qui me mets encore et encore des réponses fausses sur son ardoise... Je l'interroge, seul. "18 + combien = 20 ?"
Je reprend avec lui. A la fin de 18, j'ai quel chiffre ? Quelle addition pourra t'aider dans la leçon de ce matin ?
Le but est de leur faire comprendre qu'en connaissant "0 + 10, 1 + 9, 2 + 8, 3 + 7, 4 + 6 et 5 + 5, ils ont là de quoi résoudre un grand panel d'addition, même avec de très très grands nombres, tant qu'il s'agit d'aller jusqu'à la dizaine supérieure.
Je reprend avec Patrick, une fois, puis deux. Quand il me donne enfin une bonne réponse, je change de chiffre. Nouveau problème, on reprend ensemble, une fois, puis deux, puis trois. Bonne réponse, je change de chiffre. Et là... bonne réponse à nouveau ! Je change de chiffre... juste encore !
Je le félicite, lui dit qu'il a compris, ça y est ! Petit sourire gêné... (le mien, intérieurement, faisait la taille du Nevada).
On repart chacun sur son fichier de maths. Joriss continue de faire le pitre, Cylian aussi... Ils sont déchaînés aujourd'hui, je n'arrive pas à les calmer. Je les gronde, ils me regardent avec le sourire jusqu'aux oreilles. Il va falloir changer ça très vite...
Les enfants partent manger, je fais un peu de rangement dans la salle. Toc Toc, quelqu'un frappe à la porte. Les parents de Cyril avaient demandé à me voir pour parler de leur enfant, voir comment il s'était intégré à la classe jusqu'à présent. Je leur explique que Cyril est un élève excellent, et que son travail est impeccable. Ce pourrait être parfait s'il ne parlait pas autant... Les parents hochent la tête et confirment, ils avaient le même problème l'an dernier. On en discute un peu, ils me promettent de lui en glisser un mot pour essayer de résoudre le problème. Ils repartent assez rapidement, l'air plutôt satisfaits de rendez-vous.
En sortant mon déjeuner, je repense à leurs questions et au simple fait d'avoir demandé cette entrevue. Le sentiment d'être illégitime s'installe à nouveau. C'est étrange d'être tout à coup la personne à qui l'on se réfère, celle que l'on demande à voir et que l'on écoute religieusement... Sentiment très étrange du haut de mes 23 ans (et l'impression d'en avoir encore 16).
Je mange devant mes corrections, comme tous les mardi ! Plutôt contente du travail qu'ils ont fait ce matin, on dirait bien que la colère de la veille a laissé des traces. Gabriel est revenu en classe et a pu rattraper son retard tellement il travaille bien ("Maîtresse c'était trop bien ce week-end !" Euuuh, tu n'es pas allé à l'enterrement de ton grand-père Gabriel...?).
Au retour du midi, j'attends devant les portes que tout le monde se glisse dans la cour. Trois filles de ma classe sont devant les portes et regarde les enfants arriver. Elles alpaguent certains au passage ; "Tyron, il nous faut Tyron ! Tyron, vient voir, on a une affaire à régler...". Je leur demande ce qu'il se passe, Jade me regarde et sourit. "Ben en fait... Non non, rien, on a une affaire à régler".
Les garçons se rangent petit à petit derrière elles sur leur demande et les voilà partis dans la cour. Je les regarde très attentivement, histoire de surveiller cette "affaire à régler".
Evidemment, une minute plus tard Clélia vient me voir pour me dire que Jade et sa bande l'embête. Je lui demande ce qu'il se passe (peut-être qu'elle voudra bien me le dire elle !). Une histoire étrange de couleur de verres... Apparemment à la cantine ils ont des verres de couleurs, qui correspondent à un bon ou mauvais comportement. Clélia aurait eu un verre vert (hihi), synonyme de très bon comportement, alors que Jade et deux autres filles en seraient restées aux verres bleus (comportement moyen). Et visiblement, ça ne leur a pas plu !!
Je traverse la cour en quelques secondes. Je réunis le petit groupe et leur explique qu'il est absolument hors de question de faire ce genre de règlement de compte. Si on a un problème, on en discute comme des grands, on ne demande pas à une bande de garçons de venir assurer nos arrières pendant qu'on crie et qu'on dit de mauvaises choses à la personne en face. Je gronde aussi les garçons qui auraient du venir me voir pour me dire ce qu'il se passait plutôt que de se laisser embrigader.
En espérant qu'ils retiendront la leçon...
J'en parle avec les collègues, juste le temps pour un autre élève de venir nous voir. Gabriel, de ma classe, vient nous dire qu'un CM1 lui a dit "de lui donner son goûter où il le dirait à la maîtresse". Après les gangs, le racket ! Cette fois, je laisse P. s'en occuper, c'est son élève... Et il s'en occupe d'ailleurs parfaitement bien (on dira ce qu'on voudra, être un homme, ça aide en autorité !).
On rentre en classe et on s'installe. Juste le temps de faire une séance de découverte du monde avant de partir en musique. Difficile de les garder tranquilles pendant plus de dix minutes, la séance de musique se trouve donc raccourcie car ils n'ont pas su se tenir tranquilles... On retourne en classe pour noter les devoirs et je leur rappelle au passage que Musique, c'est aussi du travail !
Je laisse sortir la classe à l'exception de quelques élèves qui doivent terminer un exercice non fini. Ils le termine évidemment en moins de temps qu'il ne faut pour le dire ! Orlane comprise, sauf qu'elle, elle a rempli n'importe comment. Je m'assieds donc avec elle pour reprendre l'exercice faux. L'exercice en question consiste à relier l'écriture en lettres d'un nombre à son écriture en chiffre. On essaye le premier ensemble. Elle me lie sans faute l'écriture en lettres. Bien. "Et soixante-douze, tu l'as relié à quel nombre alors ?" et je montre du doigt l'écriture en chiffre de 66 qu'elle a relié à l'écriture soixante-douze. Elle me regarde, elle baisse les yeux. "Lis-moi ce nombre s'il te plaît Orlane".
"Je ne sais pas le lire..."
Aïe. "Après 59 on a quoi ? Reprend ta frise numérique, tu comptes à partir de 50, allez"
"51, 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59.... 59................................................................................"
Bien bien bien. On compte ensemble de dix en dix, même blocage. C'est donc bien vrai, elle ne connaît pas de chiffre au-delà de 59. Je lui donne le soixante, le soixante-dix, le quatre-vingt et le quatre-vingt-dix qu'on répète ensemble plusieurs fois. Je sens que c'est laborieux, elle me demande d'ailleurs de passer l'exercice et de faire le suivant. On répète encore une fois, puis deux, puis trois. Je finis par la laisser sortir en récréation. Elle finira le fichier à la maison, tant pis, mais il fallait au moins lui donner quelques bases... Je la ferais répéter tous les jours pour que ça rentre vite !
Quand les enfants reviennent, ils reviennent trempés ! Il pleut des trombes d'eau, et une fois rentrés, les enfants regardent d'ailleurs les vitres avec inquiétude. "Maîtresse, ça fuit !". Un filet d'eau coule effectivement le long du mur...
Puis éclair. Je recentre tout le monde. Coup de tonnerre (évidemment), et de nouveau l'attention et le calme sont perdus. Je profite de la situation (merci papa, j'ai beaucoup pensé à toi et à l'interview de la professeur sur Inter !) : "les enfants, vous savez, on dit qu'on peut arriver à savoir si l'éclair est tombé près ou loin de là où on se trouve. Comment fait-on ?". Léo lève le doigt et nous dit, tout fier de le savoir, qu'il faut compter le nombre de secondes entre la lumière et le bruit.
Quelques réflexions et anecdote plus tard, les enfants sont prêts à travailler à nouveau. Belle idée de se servir de l'élément perturbateur pour recentrer l'attention !
Je fais le tour des tables pour vérifier le travail, aider ceux qui en ont besoin. Tout à coup Cylian se retourne "Maîtresse, Julian pleure !". Je demande à tout le monde de retourner à son travail et je me pose devant lui, à son niveau. Il pleure effectivement à chaudes larmes...
"Qu'est-ce qu'il se passe Julian ? Qu'est-ce qu'il t'arrive ?". Gros sanglots.
"Allez, on respire tous les deux, regarde-moi : je respiiiiire et je soouuuuuffle....".
Quelques grandes respirations ensemble commencent doucement à le calme (assez pour qu'il puisse au moins parler...). Je lui redemande, pas de réponse.
"Est-ce que tu veux qu'on sorte pour que tu me dises ce qui ne va pas ?". Non de la tête.
"Est-ce qu'on t'as embêté ? Insulté ?" (Jade avait pleuré un peu plus tôt parce que Cylian l'embêtait). Non de la tête.
"Est-ce qu'il y a un problème dans ta famille ? Quelqu'un est mort ? Quelqu'un est malade ?". Non de la tête. Les larmes s'écrasent sur ses lunettes, il continue de pleurer en faisant son exercice, sans me regarder.
"... Est-ce que c'est l'orage qui te fait peur...?". Tout petit oui timide de la tête...
Soulagée (je commençais vraiment à me demander ce qui lui arrivait !), je lui refais prendre sa respiration par de grandes bouffées d'air et me lance dans quelques explications sur l'orage. Je lui explique que ça ne nous fera pas mal, que c'est très rare qu'un homme meurt à cause de la foudre. Que si la foudre tombait sur l'école, les plombs sauteraient mais qu'on n'aurait très certainement aucun autre souci ! Je lui explique un peu comment ça fonctionne, les risques réels, on recompte ensemble le temps entre la lumière et le bruit pour se rendre compte que l'orage tombe loin... Le voilà un peu rassuré, il reprend son souffle, sèche ses larmes.
"Ca va mieux ? Ca te rassures un peu ?". Oui de la tête. Ouf...
Tout le monde termine son travail, on range tout, on fait le cartable et on a même le temps de faire nos deux minutes. Avec joie j'écoute des élèves s'excuser les uns auprès des autres de s'être bousculé, insulté, embêté... Joriss lève la main : "moi je voudrais te dire pardon maîtresse d'avoir fait trop de bêtises aujourd'hui". Je souris et je lui dis merci. Jade en profite "pardon maîtresse qu'on ait été trop bavards dans la classe aujourd'hui...". Grand sourire à nouveau.
Je les remercie et leur explique qu'aujourd'hui ils auraient pu faire mieux mais que je trouve que c'est quand même mieux que les semaines passées, qu'ils peuvent donc faire mieux, qu'il faut qu'ils continuent comme ça !
Mais l'heure tourne, il faut sortir. Dans le rang, Patrick rigole. Je passe à côté de lui "Hé maîtresse ! Joriss il a dit qu'il était amoureux de toi !". Joriss rougit un peu et rigole. Je lui réponds que s'il était amoureux de moi il ferait plus d'efforts pour bien se tenir, pour me faire plaisir !
Je me retourne juste à temps pour voir Killian tirer un grand coup sur le cartable de Gabriel, l'envoyant ainsi valdinguer contre le coin du mur (dont il se prend l'arrête dans la fesse gauche, avec un bel élan...). Gabriel fond en pleurs (évidemment), et me revoilà partie dans des sermons. J'essaye de le calmer, il repartira les larmes séchées.
Les enfants sortent, je retourne dans la classe pour écrire mon mot pour E. et rassembler mes affaires. Je repars en voiture, bien contente de ne pas être en train car il pleut des trombes d'eau, et qu'il aurait fallu que je fasse 10 minutes à pied sous la pluie sans parapluie pour rentrer de la gare d'Aix à l'appartement... Sur la route je double un camion lituanien, de jolis souvenirs reviennent...
Je passe finalement le pas de la porte encore bien chargée, et bien crevée. Mais pas un poil découragée !!

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