jeudi 1 octobre 2015

Première inspection


La nuit a été bien agréable : Isabelle m'a installée dans la chambre du haut car elle a un autre locataire qui occupe la mienne, je me suis donc retrouvée dans un lit encore plus moelleux et sous une couette toute en épaisseur. Très agréable, mais dur dur de sortir du lit au réveil...

Je pars presque directement, je ne veux pas arriver trop tard à l'école, puisque ma formatrice devrait arriver pour 8h. Juste le temps d'arriver dans l'école, de poser mes affaires et de prendre une fiche à photocopier, que déjà une tête apparaît dans l'encadrement de la salle photocopieuse. Je crois trouver un parent, j'attends qu'elle me dise qui elle est. « Bonjour, A., votre formatrice ».
Mon visage change pour donner quelque chose qui devait montrer « ha oui c'est vrai ! », ce qui lui mets un doute : « C'était bien prévu hein ? ». Je la rassure, j'étais bien au courant de sa visite, je n'avais pas oublié !

Tout de suite elle me mets à l'aise : « on peut se tutoyer ? ».

Je lui montre la classe, lui offre un café, commence à lui parler de mes erreurs dernières et de mes difficultés. Je lui parle de mon évaluation de DDM, qui n'a pas fonctionné, mais dont je me rend bien compte que c'était de ma faute. On discute, j'ai l'impression de lui sauter un peu dessus avec tous mes problèmes et toutes mes questions.
Elle répond comme elle peut, elle essaye aussi de me poser les questions qui lui viennent sur ma pratique. Elle me montre les modalités d'évaluation de ma pratique, récupère mes documents de préparation, et s'installe au fond de la classe.

Les élèves arrivent, on rentre ensemble dans la classe. Je leur rappelle que nous avons une personne au fond de classe, je donne son nom, elle se présente. Tout le monde se retourne, un peu amusé !

La classe démarre avec les petits rituels, puis avec du français. J'ai expliqué le matin-même que les séances de français me prenait toujours bien plus de temps que celles de mathématiques, sans que j'arrive à comprendre où étaient les difficultés. Et là ce matin, surprise ! Le français se fait à toute allure, on a le temps de boucler la séance de français, de noter les devoirs, et d'attaquer la séance de DDM prévue pour après la récréation.

La récréation se passe, les coloriages se multiplient dans la cour. Quand on rentre à nouveau dans la classe, on repart sur la séance de DDM, en découvrant l'espace qui est autour de soi.
Dans un premier temps je leur pose une question: une amie à moi qui habite dans un pays très loin, mais qui voudrait savoir comment est notre classe. Comment va-t-on faire ?

Les idées fusent ; une photo, une vidéo, lui raconter par téléphone...
On commence par prendre l'idée du téléphone, savoir ce qu'on lui dirait exactement. On fait ensemble la liste de ce qui se trouve dans la classe, l'idée étant de lister le mobilier, mais quelques élèves s'égarent... « on a trois maîtresses ! », « on a des affichages ! », « on fait le rituel le matin ! ». J'essaye de recentrer, on commence ensemble à dresser la liste du mobilier.

Puis on revient à l'idée de la photographie.
Je leur projette une photo que j'ai prise de la classe et leur demande « qu'est-ce qu'il manque ? ». On fait la liste de ce qu'il manque, histoire de voir que la photo n'est peut-être pas la meilleure façon de représenter un espace. J'essaye de les amener à trouver qu'un plan serait la meilleure solution, je pose plusieurs questions pour faire ressortir l'idée, j'essaye de leur tirer les vers du nez... mais rien ! Tant pis, je leur donne la notion et leur explique ce qu'est un plan (ce qu'ils devraient déjà connaître).

Je conduis la séance qui se termine à 11h35. E. vient chercher les élèves à la porte pour les amener dehors, et me laisser le temps de faire un débrieffing avec la formatrice. Jusque là, bonne idée, mais c'est sans compter sur les aléas d'une journée d'école... 
Je fais l'appel de ceux qui mangent à la cantine. Alexis vient me voir « moi tous les mardis je mange à la cantine et tu ne m'as pas appelé ! ». Je regarde à nouveau la liste... pas d'Alexis inscrit pour ce mardi. J'en parle avec E., elle regarde à son tour. Elle me dit que s'il n'est pas inscrit c'est qu'il ne mange pas à la cantine, qu'il doit se tromper. « On n'appellerait pas ses parents quand même ? »
E. me laisse appeler pendant qu'elle mène les autres enfants.

Après avoir essayé les deux portables, je tombe enfin sur la maman en appelant sur le fix de son travail. Je lui demande. « Ah mais il a raison, je l'ai inscrit pour la cantine pour tous les mardis jusqu'à la Toussaint... ». Elle vérifie son agenda. « Ouioui, aujourd'hui il mange à la cantine ! ».

Je cours rattraper l'enfant, je tombe dans un hall vide de tout enfant, avec seulement le directeur et deux instits. « Alexis est où ???
- Ha ben E. l'a mis dans le bus il était pas inscrit ! »
Je cours dehors, heureusement le bus n'est pas encore parti. Je crie à E. de le faire sortir du bus. « Mais il n'est pas inscrit !
- Oui mais j'ai eu la maman au téléphone, il mange à la cantine !
- Mais normalement s'il n'est pas inscrit il prend le bus...
- Non, j'ai eu la maman au téléphone, fais-le sortir !! »

Elle le rattrape in extremis et le ramène à l'intérieur. Aucun des instits ne comprend. « Oui mais normalement s'il n'est pas inscrit on ne le prend pas ! ». Oui mais on ne va peut-être pas le laisser partir chez lui pour trouver porte fermée, pour une erreur de frappe...

Une fois l'enfant au bon endroit, je repars dans ma salle pour mon débrieffing. A., m'ayant sentie inquiète à la récréation (« ça va, c'est pas trop la cata ? »), me rassure immédiatement. Elle me dit que dans l'ensemble, ça roule bien et que je m'en sors bien, que ses critiques seront là pour m'aider à m'améliorer, non pas pour dire que c'est affreux et que j'ai tout faux.

Elle ajoute que pour elle, un stagiaire est une personne qui travaille, une personne qui est capable de réfléchir par rapport à sa propre pratique et une personne qui applique ses conseils. Elle me dit qu'elle voit déjà que je travaille bien et que je n'hésite pas à y passer du temps (en voyant mes fiches de préparation) et que je suis capable de revenir sur ma pratique pour comprendre ce qui a marché ou non et pourquoi (en parlant avec moi le matin-même). Maintenant, il ne me reste plus qu'à appliquer ses conseils !

Conseils qui sont ; il faudra pour moi bien me servir du tableau pour donner les consignes et ne pas perdre trop de temps à venir les expliquer aux uns et aux autres au fur et à mesure de leur avancée dans le fichier. Il faut que je donne les consignes d'un bloc, tout en laissant un support visuel pour qu'ils s'y retrouvent.
Il faudra aussi que je trouve quelques méthodes pour ramener le silence, que je ne les lâche jamais sur ce point, pour ne pas laisser le chaos s'installer pour le reste de l'année.
Mis à part ça, surtout des soucis de clarté dans mes préparations, d'objectifs à noter, et de séances à organiser autrement (surtout moins les charger, notamment celle de DDM du matin!).

Dans l'ensemble, pleins de bons conseils que j'ai hâte de mettre en place. Chaque semaine on se sent remontés à bloc pour retourner en classe, en se disant « Ca y est, cette semaine, j'arrive à installer la classe idéale ! ». Bien sûr, ça rate... Mais quand même, j'ai plusieurs clés en main et je ne doute pas que je puisse, si ce n'est arriver à la perfection, du moins faire mieux !

On prend quand même un peu de temps pour manger, et discuter en même temps de tout cela. E. nous rejoint, et nous apprend au passage qu'un groupe de 80 syriens arrive à Saint-Michel, dont des enfants qu'il va falloir scolariser... Tout un tas de questions se posent : comment va-t-on faire ? Jusqu'à combien va-t-on être dans les classes ? Est-ce qu'ils parleront le français ? Comment faire si ce n'est pas le cas ? Quel sera leur niveau ? Seront-ils mis dans leur classe d'âge ou classe de niveau ?
Pour le moment, c'est encore lointain, mais cette idée apparaît comme une épée de Damoclès sur nos têtes.

L'heure tourne. A. repart et me dit à bientôt, moi je cours dans la classe pour préparer le reste de la journée. Heureusement, E. est là aujourd'hui, elle emmènera et surveillera donc les enfants en musique tout à l'heure. En revenant de la pause méridionale, plusieurs enfants viennent me donner de grosses fleurs très jolies, avec de grands sourires gênés, sans dire un mot ! Aucun doute, quelque part dans le quartier, une personne va être surprise de voir son bosquet de fleurs bien moins fourni que d'ordinaire...

Avant la musique, c'est entraînement dizaines/unités. C'est encore flou, trop flou pour certains... Heureusement, ce n'est pas la majorité. Il faudra revoir ça avec certains mais pas en classe entière, maintenant il faut avancer... Quelle frustration dans ce métier !

Très vite un élève vient chercher la classe pour qu'on parte en musique. Les élèves s'en vont, pendant ce temps j'en profite pour remplir mes fiches évaluations de mathématiques à partir de ce qui a été réalisé la veille en contrôle. J'ai à peine le temps de terminer que les élèves reviennent déjà. Heureusement c'est le temps de la récréation, ils repartent aussitôt avec E., et j'en profite pour faire mes corrections de français.

Pour le reste de l'après-midi, ce sera mathématiques. Je donne toutes les consignes d'un bloc, et je leur annonce que pendant qu'ils travaillent, je les appellerai un par un à venir me voir (l'idée étant de les faire réciter les leçons sur le vivant, puisque mon évaluation était mal conçue et n'a pas réellement permis de voir leurs connaissances).
Je n'ai pas le temps de faire passer 10 élèves que déjà le reste de la classe a terminé la page du fichier. Tant pis, on enchaîne ! Ils vont me poser le fichier au fond de la classe et je pars récupérer ceux de français pour les distribuer. J'arrive devant la classe, une pile de fichiers dans les bras.

Pendant ce temps la classe se disperse évidemment, tout le monde parle... Ali se retourne et discute avec Cylian, alors que je viens de lui dire d'arrêter, pour la 30ème fois de la journée, et la 10ème fois en moins de dix minutes. Irritée, j'arrive devant lui, qui n'en a strictement rien à faire que je sois plantée devant son bureau. Je prend les fichiers que je balance alors avec élan contre sa table. La classe se tait d'un coup, tous les yeux s'ouvrent en grand et me fixe avec surprise (et peur?). Derrière Ali, Cylian commente d'une petite voix « ça m'a fait sursauté... ».
Tout en chuchotant et en restant calme, je regarde Ali et lui dit qu'à partir de maintenant il va se taire et que si je vois une seule jambe bouger pour se tourner vers l'arrière, je vais directement voir ses parents ce soir pour en parler avec eux.
« On est bien d'accords ?
- Oui oui... »

Le silence s'installe à nouveau dans la classe (pour 15 minutes, youpi!). On fait le cartable et on fait les deux minutes de fin de journée. Chacun repart, j'amène les élèves à la porte et je range la classe avant de partir.

Je cours à la gare, j'attrape un bus, puis un train, puis un autre train. Enfin arrivée à l'appartement, je m'effondre sur le canapé. Demain les cours commencent, et une nouvelle année (chargée) s'entame. Il va falloir trouver le temps de mener de front master et classe, mais l'emploi du temps nous laissera normalement le temps. Vivement les retrouvailles avec les copains, qu'on puisse discuter de nos pratiques et de nos problèmes !

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