jeudi 17 mars 2016

Rumeurs

Ce texte arrive un peu tardivement, mais la semaine ne m'a pas laissé beaucoup de temps pour écrire...

Me voilà mardi matin, attendant patiemment les élèves devant la porte de l'école. Killian et Cylian arrivent vers moi, Cylian les larmes au bord des yeux "Maîtresse, on a vu un pédophile".
Bien...

Je les prends à part pour en discuter et essayer de démêler tout ça. Il s'agit en fait d'un monsieur qui tournerait en voiture dans Saint-Michel (voiture noire avec portière orange), en les regardant quand il passe. Je leur demande si le monsieur leur a fait ou montré quoi que ce soit. Négatif. Je leur explique donc très sérieusement que pédophile n'est pas un mot à utiliser à la légère et que ça a un sens (que je leur explique, bien obligé), et qu'ils ne peuvent donc pas dire ce mot si rien ne s'est passé. Je me bats avec eux pendant un moment avant que Cylian ne veuille bien hocher la tête et comprendre, Killian quant à lui n'a pas l'air convaincu.

Je les laisse repartir et me mets en place pour que les élèves se rangent. La moitié de la classe vient me dire qu'il y a un pédophile dans les rues de S., et j'ai déjà trois élèves en pleurs. J'en touche un mot à mes collègues pour leur dire qu'elles risquent d'en entendre parler...!
On rentre en classe et on en parle. J'essaye de les rassurer, en commençant par clarifier le mot "pédophile". Je leur explique ce que ce mot veut dire exactement (ce qu'il faut qu'ils fassent si cela leur arrive), et passe aussi par l'explication (à leur niveau) de la diffamation, et de l'importance de ne pas dire des mots comme ceux-là sans savoir, sans qu'il ne ce soit rien passé.

Evidemment, Cylian s'empresse d'en rajouter, en racontant qu'il a vu une arme sur la banquette arrière de la voiture, qu'il lui a parlé et lui a dit qu'il devait revenir seul à l'arrêt de bus et que s'il en parlait à un adulte il allait le tuer. J'essaye d'étouffer ces histoires en disant que rien n'est prouvé et que de toute manière les policiers ont été prévenus, et que si le monsieur est effectivement dangereux, il se fera arrêter. Mais que, en aucun cas, sans avoir de preuves, il ne fallait prononcer le mot pédophile car pour le moment le monsieur n'avait strictement rien fait d'autre que de rouler dans sa voiture. Killian persiste en disant que oui mais quand il nous aura tué, ce sera trop tard pour l'appeler pédophile hein. Je réexplique le mot et l'importance de mettre les bons mots sur les situations et les actes mais je sens qu'il n'est pas convaincu. Le reste de la classe a l'air, et j'ai même quelque réflexions du genre "ben oui, il a rien fait le monsieur hein".

Après la séance de français, nous nous retrouvons dehors entre collègues pour surveiller la cour et revenir sur ces événements. En bref, des élèves en pleurs dans toutes les classes ! Il s'avère que la mère de Killian a appelé le directeur de l'école, en lui disant qu'elle préférait qu'il soit au courant qu'elle avait appelé les policiers pour interpeller un homme qui tournait dans S., plutôt arabe et plutôt pédophile que voleur. Le directeur lui a gentiment demandé comment elle faisait la différence. Je comprends mieux la réticence de Killian quant à laisser tomber le mot pédophile. Forcément, quand maman l'a dit...

Mais ce n'est pas que sa mère qui a eu la brillante idée d'utiliser ce fichu mot devant son fils (je suppose qu'elle adore l'idée qu'il fasse des cauchemars et qu'il nourrisse des peurs injustifiées). Les CM2 auraient dit à la maîtresse que Ch., la dame qui fait le ménage et qui les accompagne dans le bus, aurait aussi dit à tous les enfants que cet homme était un pédophile. Décidément, l'intelligence est une valeur rare ces temps-ci ! Je bout intérieurement à l'idée que ces deux nouilles n'aient rien trouvé de mieux à faire. Faudrait-il maintenant convoquer les parents pour parler d'eux, et non pas des élèves ?

Nous retournons en classe et je mets une brasse à Killian qui utilise encore ce fichu mot qui ne veut plus sortir de sa bouche. Les autres ont l'air de prendre tout cela plutôt bien, en faisant des commentaires du genre "mais le monsieur il a rien fait maîtresse, il conduit juste sa voiture si ça s'trouve !". Ca me rassure que le gros de la classe n'ait plus les mêmes inquiétudes de départ, restent Cylian et Killian à convaincre...

Nous retournons en classe pour une séance de mathématiques qui se passe sans problème. Pour l'après-midi, ce sera rendez-vous à la bibliothèque pour la suite du rallye lecture sur le thème de l'humour. La bibliothécaire leur lit de nouvelles oeuvres sur ce thème, dont une qui est utilisée pour le rallye lecture (sur laquelle ils devront répondre à des questions). Des oeuvres très sympas, que les élèves aiment beaucoup ! Suite à ça, les élèves choisissent des livres. Amar choisit un livre mais a peur qu'il soit "trop gros", mais je réussis à la convaincre du contraire. Là-dessus, Ali me demande si un livre de 600 pages, ça existe. Je lui dis que oui, et de retour en classe, je lui montre le livre que je lis en ce moment et lui demande combien il y a de pages. Gros yeux au moment où il découvre qu'il y en a 1035.

Après mes corrections, je me rends compte que la séance sur la monnaie en maths n'a pas été bien comprise. Je laisse donc tomber la séance de français prévue après la récréation pour faire un moment de soutien/aide aux devoirs/réalisation de marque-page pour les livres empruntés. Moment qui ne se passe pas trop mal, mais les élèves commencent vite à s'emballer et à faire du bruit. J'essaye de les calmer ; c'est raté pour cette fois ! Tant pis, je les laisse faire un peu plus de bruit que d'ordinaire, dans un moment plus "sympa" comme celui-là, où le silence n'est pas de rigueur pour la concentration.

Ils repartent avec le sourire et moi aussi !

Pour le reste de la semaine, ça va être la course...! Pour ceux qui ne le savent pas encore, j'ai un entretien prévu mercredi prochain, pour pouvoir (peut-être) faire classe dans des écoles d'immersion linguistique (écoles comme celle où j'ai été aux Etats-Unis, où les élèves ont la moitié de leur emploi du temps en français, la moitié en anglais). Il faudra donc que je fasse une partie de l'entretien en anglais pour vérifier mon niveau, et une autre partie en français pour voir si j'ai conscience du fonctionnement différent pour les apprentissages, si j'ai des idées pour m'adapter à ce fonctionnement etc.

Pour m'aider à préparer tout ça, je vais manger avec des enseignantes de l'école d'immersion de Barberaz jeudi midi, et passer la journée dans une autre école d'immersion à Albertville. En espérant que j'aurai avec tout ça suffisamment d'informations pour faire bonne impression et pour décrocher le poste !

Je vous tiens au courant !

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